A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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Et Danton, terrible, éclata de rire.

Le rire de Danton fit sourire Marat.

--Vous avez chacun votre dada; vous, Danton, la Prusse; vous, Robespierre,
la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril; le
voici: les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café
Patin est royaliste, le café du Rendez-vous attaque la garde nationale, le
café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre
Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le
café du Théàtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les
assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la
question des farines, au café de Foy tapages et gourmades, au Perron
bourdonnement des frelons de finances. Voilà ce qui est sérieux.

Danton ne riait plus. Marat souriait toujours. Sourire de nain pire qu'un
rire de colosse.

--Vous moquez-vous, Marat? gronda Danton.

Marat eut ce mouvement de hanche convulsif, qui était célèbre. Son sourire
s'était effacé.

--Ah! je vous retrouve, citoyen Danton. C'est bien vous qui en pleine
Convention m'avez appelé «l'individu Marat». Ecoutez. Je vous pardonne.
Nous traversons un moment imbécile. Ah! je me moque! En effet, quel homme
suis-je? J'ai dénoncé Chazot, j'ai dénoncé Pétion, j'ai dénoncé Kersaint,
j'ai dénoncé Moreton, j'ai dénoncé Dufriche-Valazé, j'ai dénoncé Ligonnier,
j'ai dénoncé Menou, j'ai dénoncé Banneville, j'ai dénoncé Gensonné, j'ai
dénoncé Biron, j'ai dénoncé Lidon et Chambon; ai-je eu tort? je flaire la
trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant
le crime. J'ai l'habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites
le lendemain. Je suis l'homme qui a proposé à l'assemblée un plan complet
de législation criminelle. Qu'ai-je fait jusqu'à présent? J'ai demandé
qu'on instruise les sections afin de les discipliner à la révolution, j'ai
fait lever les scellés des trente-deux cartons, j'ai réclamé les diamants
déposés dans les mains de Boland, j'ai prouvé que les brissotins avaient
donné au comité de sûreté générale des mandats d'arrêt en blanc, j'ai
signalé les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j'ai
voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j'ai défendu les
bataillons le Manconseil et le Républicain, j'ai empêché la lecture de la
lettre de Narbonne et de Malhouet, j'ai fait une motion pour les soldats
blessés, j'ai fait supprimer la commission des six, j'ai pressenti dans
l'affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j'ai demandé qu'on prit cent
mille parents d'émigrés comme otages pour les commissaires livrés à
l'ennemi, j'ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait
les barrières, j'ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de
Marseille, j'ai insisté pour qu'on mit à prix la tête d'Egalité fils, j'ai
défendu Bouchotte, j'ai voulu l'appel nominal pour chasser Isnard du
fauteuil, j'ai fait déclarer que les parisiens ont bien mérité de la
patrie; c'est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Ministère
demande qu'on m'expulse, la ville de Loudun souhaite qu'on m'exile, la
ville d'Amiens désire qu'on me mette une muselière, Cobourg veut qu'on
m'arrête, et Lecointe-Puyraveau propose à la Convention de me décréter fou.
Ah ça! citoyen Danton, pourquoi m'avez-vous fait venir à votre
conciliabule, si ce n'est pour avoir mon avis? Est-ce que je vous demandais
d'en être? loin de là. Je n'ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des
contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais
m'y attendre, vous ne m'avez pas compris; pas plus vous que Robespierre,
pas plus Robespierre que vous. Il n'y a donc pas d'homme, d'état ici? Il
faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les
points sur les _i?_ Ce que je vous ai dit voulait dire ceci: Vous vous
trompez tous les deux. Le danger n'est ni à Londres, comme le croit
Robespierre, ni à Berlin comme le croit Danton; il est à Paris. Il est dans
l'absence d'unité, dans le droit qu'a chacun de tirer de son côté, à
commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans
l'anarchie des volontés...

--L'anarchie! interrompit Danton, qui la fait, si ce n'est vous?

Marat ne s'arrêta pas.

--Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de
brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des
Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre et qui a été le
club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le prêtre Claude
Fauchet, club des Bonnets de laine fondé par le gazetier Prudhomme, _et
Coetera_; sans compter votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est,
dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne de
l'Hôtel-de-ville le boulanger du marché Palu, François Denis, et dans la
justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger
Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple,
un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du
peuple, a dit: _Il ne vaut pas la peine d'être ramassé._ Les
agioteurs et les accapareurs, voilà le danger. Arborer le drapeau noir à
l'Hôtel-de-Ville, la belle avance! Vous arrêtez le baron de Trenck, cela ne
suffit pas. Tordez-moi le cou à ce vieil intrigant de prison. Vous croyez
vous tirer d'affaire parce que le président de la Convention pose une
couronne civique sur la tête de Labertèche, qui a reçu quarante et un coups
de sabre à Jemmapes, et dont Chénier se fait le cornac? Comédies et
batelages. Ah! vous ne regardez pas Paris! Ah! Vous cherchez le danger
loin, quand il est près! A quoi vous sert votre police, Robespierre? Car
vous avez vos espions, Payan, à la Commune, Coffinhal, au tribunal
révolutionnaire, David, au comité de sûreté générale, Couthon, au comité de
salut public. Vous voyez que je suis bien informé. Eh bien, sachez ceci: le
danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds; on conspire, on
conspire, on conspire; les passants dans les rues s'entre-lisent les
journaux et se font des signes de tête; six mille hommes, sans cartes de
civisme, émigrés rentrés, muscadins et mathevons, sont cachés dans les
caves et dans les greniers, et dans les galeries de bois du Palais-Royal;
on fait queue chez les boulangers; les bonnes femmes, sur le pas des
portes, joignent les mains et disent: Quand aura-t-on la paix? Vous avez
beau aller vous enfermer, pour être entre vous, dans la salle du conseil
exécutif, on sait tout ce que vous y dites; et la preuve, Robespierre,
c'est que voici les paroles que vous avez dites hier soir à Saint-Just:
«Barbaroux commence à prendre du ventre, cela va le gêner dans sa fuite.»
Oui, le danger est partout, et surtout au centre, à Paris. Les ci-devant
complotent, les patriotes vont pieds nus, les aristocrates arrêtés le 9
mars sont déjà relâchés, les chevaux de luxe qui devraient être attelés aux
canons sur la frontière nous éclaboussent dans les rues, le pain de quatre
livres vaut trois francs douze sous, les théâtres jouent des pièces
impures, et Robespierre fera guillotiner Danton.

--Ouiche! dit Danton.

Robespierre regardait attentivement la carte.

--Ce qu'il faut, cria brusquement Marat, c'est un dictateur. Robespierre,
vous savez que je veux un dictateur.

Robespierre releva la tête.

--Je sais, Marat, vous ou moi.

--Moi ou vous, dit Marat.

Danton grommela entre ses dents:

--La dictature, touchez-y!

Marat vit le froncement de sourcil de Danton.

--Tenez, reprit-il. Un dernier effort. Mettons-nous d'accord. La situation
en vaut la peine. Ne nous sommes-nous déjà pas mis d'accord pour la journée
du 31 mai? La question d'ensemble est plus grave encore que le girondinisme
qui est une question de détail. Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais
le vrai, tout le vrai, le vrai vrai, c'est ce que je dis. Au midi, le
fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et
de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de
Dumouriez. Qu'est-ce que tout cela? Le démembrement. Que nous faut-il?
L'unité. Là est le salut. Mais hâtons-nous. Il faut que Paris prenne le
gouvernement de la révolution. Si nous perdons une heure demain les
vendéens peuvent être à Orléans les prussiens à Paris. Je vous accorde
ceci, Danton, je vous concède cela, Robespierre. Soit. Eh bien, la
conclusion, c'est la dictature. A nous trois nous représentons la
révolution. Nous sommes les trois têtes de Cerbère. De ces trois tètes,
l'une parle, c'est vous, Robespierre; l'autre rugit, vous, Danton....

--L'autre mord, dit Danton, c'est vous, Marat.

--Toutes trois mordent, dit Robespierre.

Il y eut un silence. Puis le dialogue, plein de secousses sombres,
recommença.

--Ecoutez, Marat, avant de s'épouser, il faut se connaître. Comment
avez-vous su le mot que j'ai dit hier à Saint-Just?

--Ceci me regarde, Robespierre.

--Marat!

--C'est mon devoir de m'éclairer, et c'est mon affaire de me renseigner.

--Marat!

--J'aime à savoir.

--Marat!

--Robespierre, je sais ce que vous dites à Saint-Just, comme je sais ce que
Danton dit à Lacroix; comme je sais ce qui se passe quai des Théatins, à
l'hôtel de Labriffe, repaire où se rendent les nymphes de l'émigration;
comme je sais ce qui se passe dans la maison des Thilles, près Gonesse, qui
est à Valmerange, l'ancien administrateur des postes, où allaient jadis
Maury et Cazales, où sont allés depuis Sieyès et Vergniaud, et où,
maintenant, on va une fois par semaine.

En prononçant cet _on_, Marat regarda Danton.

Danton s'écria:

--Si j'avais deux liards de pouvoir, ce serait terrible.

Marat poursuivit:

--Je sais ce que vous dites, Robespierre, comme je sais ce qui se passait à
la tour du Temple quand on y engraissait Louis XVI, si bien que, seulement
dans le mois de septembre, le loup, la louve et les louveteaux ont mangé
quatre-vingt-six paniers de pêches. Pendant ce temps-là le peuple est
affamé. Je sais cela, comme je sais que Roland a été caché dans un logis
donnant sur une arrière-cour, rue de la Harpe; comme je sais que six cents
des piques du 14 juillet avaient eté fabriquées par Faure, serrurier du duc
d'Orléans; comme je sais ce qu'on fait chez la Saint-Hilaire, maîtresse
de Sillery; les jours de bal, c'est le vieux Sillery qui frotte lui-même,
avec de la craie, les parquets du salon jaune de la rue
Neuve-des-Mathurins; Buzot et Kersaint y dînaient. Saladin y a dîné le 27,
et avec qui, Robespierre? Avec votre ami, Lasource.

--Verbiage, murmura Robespierre. Lasource n'est pas mon ami.

Et il ajouta, pensif:

--En attendant il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats.

Marat continua d'une voix tranquille, mais avec un léger tremblement, qui
était effrayant:

--Vous êtes la faction des importants. Oui, je sais tout, malgré ce que
Saint-Just appelle _le silence d'état_...

Marat souligna ce mot par l'accent, regarda Robespierre, et poursuivit:

--Je sais ce qu'on dit à votre table les jours où Lebas invite David à
venir manger la cuisine faite par sa promise, Elisabeth Duplay, votre
future belle-soeur, Robespierre. Je suis l'oeil énorme du peuple, et, du
fond de ma cave, je regarde. Oui, je vois, oui, j'entends, oui, je sais.
Les petites choses vous suffisent. Vous vous admirez. Robespierre se
fait contempler par sa madame de Chalabre, la fille de ce marquis de
Chalabre qui fit le whist avec Louis XV le soir de l'exécution de Damiens.
Oui, on porte haut la tète. Saint-Just habite une cravate. Legendre est
correct, lévite neuve et gilet blanc, et un jabot, pour faire oublier son
tablier. Robespierre s'imagine que l'histoire voudra savoir qu'il avait
une redingote olive à la Constituante et un habit bleu-ciel à la
Convention. Il a son portrait sur tous les murs de sa chambre...

Robespierre interrompit d'une voix plus calme encore que celle de Marat.

--Et vous, Marat, vous avez le vôtre dans tous les égouts.

Ils continuèrent sur un ton de causerie dont la lenteur accentuait la
violence des répliques et des ripostes, et ajoutait on ne sait quelle
ironie à la menace.

--Robespierre, vous avez qualifié ceux qui veulent le renversement des
trônes, _les Don Quichottes du genre humain_.

--Et vous, Marat, après le 4 août, dans votre numéro 559 de _l'Ami du
Peuple_, ah! j'ai retenu le chiffre, c'est utile, vous avez demandé
qu'on rendît aux nobles leurs titres. Vous avez dit: _Un duc est toujours
un duc_.

--Robespierre, dans la séance du 7 décembre, vous avez défendu la femme
Roland contre Viard.

--De même que mon frère vous a défendu, Marat, quand on vous a attaqué aux
Jacobins. Qu'est-ce que cela prouve? rien.

--Robespierre, on connaît le cabinet des Tuileries où vous avez dit à
Garat: _Je suis las de la Révolution_.

--Marat, c'est ici, dans ce cabaret, que, le 29 octobre, vous avez embrassé
Barbaroux.

--Robespierre, vous avez dit à Buzot: _La république, qu'est-ce que
Cela?_

--Marat, c'est dans ce cabaret que vous avez invité à déjeuner trois
Marseillais par compagnie.

--Robespierre, vous vous faites escorter d'un fort de la halle armé d'un
bâton.

--Et vous, Marat, la veille du 10 août, vous avez demandé à Buzot de vous
aider à fuir à Marseille déguisé en jockey.

--Pendant les justices de septembre, vous vous êtes caché, Robespierre.

--Et vous, Marat, vous vous êtes montré.

--Robespierre, vous avez jeté à terre le bonnet rouge.

--Oui, quand un traître l'arborait. Ce qui pare Dumouriez souille
Robespierre.

--Robespierre, vous avez refusé, pendant le passage des soldats de
Chateauvieux, de couvrir d'un voile la tête de Louis XVI.

--J'ai fait mieux que lui voiler la tête, je la lui ai coupée.

Danton intervint, mais comme l'huile intervient dans le feu.

--Robespierre, Marat, dit-il, calmez-vous.

Marat n'aimait pas à être nommé le second. Il se retourna.

--De quoi se mêle Danton? dit-il.

Danton bondit.

--De quoi je me mêle? De ceci. Qu'il ne faut pas de fratricide; qu'il ne
faut pas de lutte entre deux hommes qui servent le peuple; que c'est assez
de la guerre étrangère, que c'est assez de la guerre civile, et que ce
serait trop de la guerre domestique; que c'est moi qui ai fait la
révolution, et que je ne veux pas qu'on la défasse. Voilà de quoi
je me mêle.

Marat répondit sans élever la voix.

--Mêlez-vous de rendre vos comptes.

--Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux défilés de l'Argonne, à
la Champagne délivrée, à la Belgique conquise, aux armées où j'ai été
quatre fois déjà offrir ma poitrine à la mitraille! allez les demander à la
place de la Révolution, à l'échafaud du 21 janvier, au trône jeté à terre,
à la guillotine, cette veuve...

Marat interrompit Danton.

--La guillotine est une vierge; on se couche sur elle, on ne la féconde
pas.

--Qu'en savez-vous? répliqua Danton, je la féconderais, moi!

--Nous verrons, dit Marat.

Et il sourit.

Danton vit ce sourire.

--Marat, cria-t-il, vous êtes l'homme caché, moi je suis l'homme du grand
air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas.
Vous habitez une cave; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec
personne; moi, quiconque passe peut me voir et me parler.

--Joli garçon, voulez-vous monter chez moi? Grommela Marat.

Et cessant de sourire, il reprit d'un accent péremptoire:

--Danton, rendez compte des trente-trois mille écus, argent sonnant, que
Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de
votre charge de procureur au Châtelet.

--J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.

--Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne?

--J'étais du 6 octobre.

--Et les vols de votre _alter ego_ Lacroix en Belgique?

--J'étais du 20 juin.

--Et les prêts faits à la Montansier?

--Je poussais le peuple au retour de Varennes.

--Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec l'argent fourni par vous?

--J'ai armé les sections de Paris.

--Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice?

--J'ai fait le 10 août.

--Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez
pris le quart?

--J'ai arrêté l'ennemi en marche et barré le passage aux rois coalisés.

--Prostitué! dit Marat.

Danton se dressa, effrayant.

--Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais
j'ai sauvé le monde.

Robespierre s'était remis à se ronger les ongles. Il ne pouvait, lui, ni
rire, ni sourire. Le rire, éclair de Danton, et le sourire, piqûre de
Marat, lui manquaient.

Danton reprit:

--Je suis comme l'océan; j'ai mon flux et mon reflux; à mer basse on voit
ses bas-fonds, à mer haute on voit mes flots.

--Votre écume, dit Marat.

--Ma tempête, dit Danton.

En même temps que Danton, Marat s'était levé. Lui aussi éclate. Le
couleuvre devint subitement dragon.

--Ah! cria-t-il, ah! Robespierre! ah! Danton! vous ne voulez pas m'écouter!
Eh bien, je vous le dis, vous êtes perdus. Votre politique aboutit à des
impossibilités d'aller plus loin; vous n'avez plus d'issue; et vous faites
des choses qui ferment devant vous toutes les portes, excepté celle du
tombeau.

--C'est notre grandeur, dit Danton.

Et il haussa les épaules.

Marat continua:

--Danton, prends garde. Vergniaud aussi a la bouche large et les lèvres
épaisses et les sourcils en colère, Vergniaud aussi est grêlé comme
Mirabeau et comme toi, cela n'a pas empêché le 31 mai. Ah! tu hausses les
épaules. Quelquefois hausser les épaules fait tomber la tête. Danton, je te
le dis, ta grosse voix, ta cravate lâche, tes bottes molles, tes petits
soupers, tes grandes poches, cela regarde Louisette.

Louisette était le nom d'amitié que Marat donnait à guillotine.

Il poursuivit:

--Et quant à toi, Robespierre, tu es un modéré, mais cela ne te servira de
rien. Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge,
sois pincé, frisé, calamistré, tu n'en iras pas moins en place de Grève,
lis la déclaration de Brunstwick, tu n'en sera pas moins traité comme le
régicide Damiens, et tu es tiré à quatre épingles en attendant que tu sois
tiré à quatre chevaux.

--Echo de Coblentz! dit Robespierre entre ses dents.

--Robespierre, je ne suis l'écho de rien, je suis le cri de tout. Ah! vous
êtes jeunes, vous. Quel âge as-tu, Danton? trente-quatre ans. Quel âge
as-tu, Robespierre? trente-trois ans. Eh bien, moi, j'ai toujours vécu, je
suis la vieille souffrance humaine, j'ai six mille ans.

--C'est vrai, répliqua Danton, depuis six mille ans, Caïn s'est conservé
dans la haine comme le crapaud dans la pierre, le bloc se casse, Caïn saute
parmi les hommes, et c'est Marat.

--Danton! cria Marat. Et une lueur livide apparut dans ses yeux.

--Eh bien quoi? dit Danton.

Ainsi parlaient ces trois hommes formidables. Querelle de tonnerres.





III. TRESSAILLEMENT DES FIBRES PROFONDES

Le dialogue eut un répit; ces titans rentrèrent un moment chacun dans sa
pensée.

Les lions s'inquiètent des hydres. Robespierre était devenu très pâle et
Danton très rouge. Tous deux avaient un frémissement. La prunelle fauve de
Marat s'était éteinte; le calme, un calme impérieux, s'était refait sur la
face de cet homme, redouté des redoutables.

Danton se sentait vaincu, mais ne voulait pas se rendre. Il reprit:

--Marat parle très haut de dictature et d'unité, mais il n'a qu'une
puissance, dissoudre.

Robespierre, desserrant ses lèvres étroites, ajouta:

--Moi, je suis de l'avis d'Anacharsis Cloots; je dis: Ni Roland, ni Marat.

--Et moi, répondit Marat, je dis: Ni Danton, ni Robespierre.

Il les regarda tous deux fixement et ajouta:

--Laissez-moi vous donner un conseil, Danton. Vous êtes amoureux, vous
songez à vous remarier, ne vous mêlez plus de politique, soyez sage.

Et, reculant d'un pas vers la porte pour sortir, il leur fit ce salut
sinistre:

--Adieu, messieurs.

Danton et Robespierre eurent un frisson.

En ce moment une voix s'éleva au fond de la salle, et dit:

--Tu as tort, Marat.

Tous se retournèrent. Pendant l'explosion de Marat, et sans qu'ils s'en
fussent aperçus, quelqu'un était entré par la porte du fond.

--C'est toi, citoyen Cimourdain, dit Marat. Bonjour.

C'était Cimourdain en effet.

--Je dis que tu as tort, Marat, reprit-il.

Marat verdit, ce qui était sa façon de pâlir.

Cimourdain ajouta:

--Tu es utile, mais Robespierre et Danton sont nécessaires. Pourquoi les
menacer? Union, union, citoyens! Le peuple veut qu'on soit uni.

Cette entrée fit un effet d'eau froide, et, comme l'arrivée d'un étranger
dans une querelle de ménage, apaisa, sinon le fond, du moins la surface.

Cimourdain s'avança vers la table.

Danton et Robespierre le connaissaient. Ils avaient souvent remarqué dans
les tribunes publiques de la Convention ce puissant homme obscur que le
peuple saluait. Robespierre pourtant, formaliste, demanda:

--Citoyen, comment êtes-vous entré?

--Il est de l'Evêché, répondit Marat d'une voix où l'on sentait on ne sait
quelle soumission.

Marat bravait la Convention, menait la Commune et craignait l'Evêché.

Ceci est une loi.

Mirabeau sent remuer à une profondeur inconnue Robespierre, Robespierre
sent remuer Marat, Marat sent remuer Hébert, Hébert sent remuer Babeuf.
Tant que les couches souterraines sont tranquilles, l'homme politique peut
marcher; mais sous le plus révolutionnaire il y a un sous-sol, et
les plus hardis s'arrêtent inquiets quand ils sentent sous leurs pieds le
mouvement qu'ils ont créé sur leur tête.

Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui
vient des principes, combattre l'un et seconder l'autre, c'est là le génie
et la vertu des grands révolutionnaires.

Danton vit plier Marat.

--Oh! le citoyen Cimourdain n'est pas de trop, dit-il.

Et il tendit la main à Cimourdain.

Puis:

--Parbleu, dit-il, expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient
à propos. Je représente la Montagne, Robespierre représente le comité de
salut public, Marat représente la Commune, Cimourdain représente l'Evêché.
Il va nous départager.

--Soit, dit Cimourdain, grave et simple. De quoi s'agit-il?

--De la Vendée, répondit Robespierre.

--La Vendée! dit Cimourdain.

Et il reprit:

--C'est la grande menace. Si la Révolution meurt, elle mourra par la
Vendée. Une Vendée est plus redoutable que dix Allemagnes. Pour que la
France vive, il faut tuer la Vendée.

Ces quelques mots lui gagnèrent Robespierre.

Robespierre pourtant fit cette question:

--N'êtes-vous pas un ancien prêtre?

L'air prêtre n'échappait pas à Robespierre. Il reconnaissait hors de lui ce
qu'il avait au dedans de lui.

Cimourdain répondit:

--Oui, citoyen.

--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Danton. Quand les prêtres sont bons, ils
valent mieux que les autres. En temps de révolution, les prêtres se fondent
en citoyens comme les cloches en sous et en canons. Danjou est prêtre,
Daunou est prêtre. Thomas Lindet est évêque d'Evreux. Robespierre, vous
vous asseyez à la Convention coude à coude avec Massieu, évêque de
Beauvais. Le grand-vicaire Vaugeois était du comité d'insurrection du 10
août. Chabot est capucin. C'est dom Gerle qui a fait le serment du Jeu de
paume; c'est l'abbé Audran qui a fait déclarer l'Assemblée nationale
supérieure au roi; c'est l'abbé Goutte qui a demandé à la Législative qu'on
ôtât le dais du fauteuil de Louis XVI; c'est l'abbé Grégoire qui a provoqué
l'abolition de la royauté.

--Appuyé, ricana Marat, par l'histrion Collot-d'Herbois. A eux deux, il ont
fait la besogne; le prêtre a renversé le trône, le comédien a jeté bas le
roi.

--Revenons à la Vendée, dit Robespierre.

--Eh bien, demanda Cimourdain, qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'elle fait, cette
Vendée?

Robespierre répondit:

--Ceci: elle a un chef. Elle va devenir épouvantable.

--Qui est ce chef, citoyen Robespierre?

--C'est un ci-devant marquis de Lantenac, qui s'intitule prince breton.

Cimourdain fit un mouvement.

--Je le connais, dit-il. J'ai été prêtre chez lui.

Il songea un moment, et reprit:

--C'était un homme à femmes avant d'être un homme de guerre.

--Comme Biron qui a été Lauzun, dit Danton.

Et Cimourdain, pensif, ajouta:

--Oui, c'est un ancien homme de plaisir. Il doit être terrible.

--Affreux, dit Robespierre. Il brûle les villages, achève les blessés,
massacre les prisonniers, fusille les femmes.

--Les femmes?

--Oui. Il a fait fusiller entre autres une mère de trois enfants. On ne
sait ce que les enfants sont devenus. En outre, c'est un capitaine. Il sait
la guerre.

--En effet, répondit Cimourdain. Il a fait la guerre de Hanovre, et les
soldats disaient: Richelieu en dessus, Lantenac en dessous; c'est Lantenac
qui a été le vrai général. Parlez-en à Dussaulx, votre collègue.

Robespierre resta un moment pensif, puis le dialogue reprit entre lui et
Cimourdain.

--Eh bien, citoyen Cimourdain, cet homme-là est en Vendée.

--Depuis quand?

--Depuis trois semaines.

--Il faut le mettre hors la loi.

--C'est fait.

--Il faut mettre sa tête à prix.

--C'est fait.

--Il faut offrir, à qui le prendra, beaucoup d'argent.

--C'est fait.

--Pas en assignats.

--C'est fait.

--En or.

--C'est fait.

--Et il faut le guillotiner.

--Ce sera fait.

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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.